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Je m'en souviens maintenant ! C'était un samedi ou un dimanche de la fin mai de l'année 1973. Le jour exact je ne sais plus, mais c'était le week-end. De
toutes façons, je peux certifier que cela avait commencé le matin et fini en apothéose au milieu de l'après-midi.
A seize ans et demi, avec la jambe gauche dans le plâtre suite à un très gros accident de ski à Pâques, je passais mes journées assez loin des
bancs du collège et je me réfugiais souvent chez ma sœur à Domont pour éviter d'avoir à franchir les trois étages de l'appartement parisien de mes parents. Au moins ici, avec ce
pavillon entièrement neuf et rutilant de façade, j'étais quasiment de plain-pied pour pouvoir sortir librement à chaque envie de prendre l'air. Et de plus j'avais ainsi toute liberté
pour admirer la jolie Anne-Marie dont je guettais les fenêtres, un peu plus bas dans la rue, jusqu'à l'ouverture des volets qui signifiait que la belle allait sortir un quart d'heure
plus tard pour se rendre à son lycée.
Mais, en ces années là, à seize ans les garçons n'étaient pas encore aussi libres qu'aujourd'hui ou peut-être simplement que l'éducation plus
stricte ne les portait pas à se libérer tout simplement. Enfin bref, comme beaucoup de garçons de mon âge, j'étais encore puceau et les seuls élans amoureux que j'avais connus étaient
quelques rêves indécis avec des images de copines de plage durant les vacances. Aussi pour la première fois j'étais attiré comme avec un aimant par cette beauté ( à mes yeux du moins )
qui me faisait battre le cœur à un rythme effréné et trembler comme une feuille dès qu'elle était à moins de vingt mètres de moi.
Je me souviens encore de son ciré jaune que, en semaine, je guettais le midi et le soir en bas de la rue pour ne pas manquer ses retours à la
maison. Il me revient aussi la chanson de Stone & Charden : « Made in Normandy » qui passait sans arrêt sur RTL, la radio familiale par excellence. Aujourd'hui encore lorsque je
l'entends, rarement il est vrai, je revois le ciré jaune.
Ce matin là étant férié les volets ne s'étaient ouverts que bien tard dans la matinée. J'avais aussitôt pris mon carnet à dessin, deux trois crayons
et je m'étais installé sur un tabouret devant le pavillon en prenant l'air inspiré devant le grand charme pleureur du voisin. Mais du coin de l'œil je ne quittais pas le portail
d'Anne-Marie car je savais bien qu'elle allait sûrement sortir pour discuter avec sa copine sur le trottoir d'en face. Heureusement pour moi le téléphone portable n'était pas inventé et
le téléphone normal était encore un luxe que l'on ne laissait pas à la disposition des enfants sans motifs impérieux.
Le soleil étant de la partie je ne verrais pas le ciré jaune, mais secrètement j'espérais qu'elle ait mis son si joli petit kilt dont je pourrais
guetter l'échancrure à chaque souffle d'air. Et si la température pouvait se maintenir peut-être qu'elle mettrait un petit chemiser échancré qui me laisserait deviner ses mignons petits
seins de jeune fille. Et aujourd'hui j'allais lui parler et elle tomberait folle amoureuse de moi. C'était sur et certain, cela ne pouvait en être autrement.
Quand enfin elle est sortie, il ne fut plus question pour moi de donner un seul coup de crayon pour ajouter un détail au grand arbre qui était mon
modèle. Mes doigts tremblaient trop et cela n'aurait pas été favorable à une œuvre en devenir. Et, qui sait, elle me demanderait peut-être de lui montrer mes talents d'artiste en cours
de journée. Il valait mieux assurer. Je fis donc mine de faire quelques exercices afin de rééduquer mon genou gauche qui, il est vrai, en avait bien besoin après deux mois enfermé sous
un plâtre qui me montait jusqu'à mi-cuisse. Je m'échinais donc à faire les mouvements appris par le kiné avec le maximum d'application jusqu'à ce que je surprenne les regards et les
sourires en coin de la belle Anne-Marie et de sa copine dont j'ai oublié, pardon à elle, le prénom. Gêné par ces yeux rieurs, je m'étais assis à nouveau sur mon tabouret en
prenant un air de souffrance qui ne pouvait que l'attendrir. Lorsque je me risquais à tourner les yeux vers les deux moqueuses, elles se détournaient en semblant continuer une
discussion sans rapport avec ce jeune gars aux cheveux longs qui dessinait des arbres. Ce petit jeu dura une petite heure jusqu'à ce que ma sœur ne m'appelle pour déjeuner. Lorsque la
fenêtre de la cuisine s'est entrouverte j'ai prié pour qu'elle n'appelle pas « BIBI » avec un porte-voix. Mais ma grande sœur, étant doté d'un sens de l'observation hors pair pour ce
qui me paraissait un secret, envoya un « Frédéric » sonore et franc comme je le rêvais. Ainsi mon honneur était sauf et Anne-Marie connaissait enfin mon prénom.
J'enfilais mon repas avec appétit mais à une vitesse qui attira chez ma sœur un sourire en coin que je ne compris que des années plus tard
…
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