Juillet 1982

 



 

    Lorsque Pierre revient à la table avec son pichet il est très surpris de voir Agnès en grande conversation avec un homme. Ne le voyant que de dos, Pierre s’inquiètes et s’apprêtes à faire un esclandre quand il s’aperçoit que la personne en question n’est autre que Joël Favreau. Un guitariste dont Pierre est fan depuis toujours, accompagnateur de Brassens et de Maxime le Forestier ainsi que d’Yves Duteil même si ce chanteur intéresse nettement moins Pierre. Il reste tout bête avec son pichet à la main, sans trop savoir quoi faire ! C’est Agnès qui le sauve.
    -    Tiens Joël, je te présente Pierre, mon ami. Pierre tu connais Joël je suppose ?
    -    Heu ! Oui ! Bien sur ! Bredouille t’il en serrant la main du  guitariste de la main droite et en posant le pichet de la main gauche sur le coin extrême de la table.
    -    Attention ! Crie Agnès en voyant le vin rouge en péril.
Mais le pichet à suffisamment d’assise pour tenir, néanmoins c’est Joël Favreau qui le repousse légèrement vers le centre de la table pour assurer sa sauvegarde.
    -    Ce serait idiot de perdre un si bon petit beaujolais. Dit t’il en souriant à Pierre. Alors comme ça tu grattes la guitare, m’as dit Agnès !
    -    Oui. Enfin, j’essaye, mais à un petit niveau. Réponds Pierre qui reprend un peu d’assurance. Décidément c’est le soir des surprises, il y a Georges Moustaki qui est là aussi. De quoi faire un bœuf sympa ! Ajoute t’il en espérant un acquiescement de son maître à jouer.
    -    Oui je sais, mais on n’est pas vraiment venu pour ça !
    -    Parce-que tu es venu ici avec Moustaki ? Dit surprise Agnès.
    -    Ben oui ! Sourit Joël. Maxime devait venir aussi mais il était pris ailleurs. Bon je vous laisse manger les jeunes. A plus tard ma grande. Ajoute t’il à l’adresse d’Agnès.

    Pierre se glisse à-coté d’Agnès en plein état d’excitation.
    -    Tu ne m’avais pas dis que tu connaissais Joël Favreau ?
    -    Je n’ai pas eu vraiment le temps de te raconter ma vie. Sourit t’elle. En fait c’est surtout mon frère qui le connaît. Forcément, il l’a côtoyé plus d’une fois dans les studios d’enregistrements.
    -    C’est  super ! Moi qui rêvais de le rencontrer un jour. Et tu rends compte qu’on a faillit rencontrer Maxime Le Forestier.
    -    Oh ouais ! Ça j’aurais bien aimé !
    -    Et moi, donc !
    -    J’aurais au moins servi à ça. Te faire rencontrer Joël. Termines Agnès, qui aimerais bien que son compagnon s’occupe un peu d’elle, plutôt que des vedettes qui semblaient s’être donnés rendez-vous dans ce restaurant que personne ne connaît.
    -    Oh ! Mon cœur, si j’avais su que tu connaissais Joël je n’aurais jamais osé t’aborder. Et tu devrais avoir compris que tu es bien plus importante pour moi que tous les Joël, Maxime et Georges réunis. Répond Pierre en la prenant dans ses bras.
Agnès, qui est en train de porter à sa bouche une fourchetée de tomates, laisse tomber cette dernière dans l’assiette et se blottie avec plaisir dans les bras de Pierre.
    -    Mon amour. Se murmure t’elle à elle-même, avant de reprendre avec une voix plus audible par Pierre : ça va paraître fou, après si peu de temps, mais… Je crois que je t’aime Pierre !
    -    Je t’aime ! Reprend t’il en la fixant dans les yeux, avant de l’embrasser si ardemment qu’Agnès en tressaille de bonheur.

    La suite du repas se passe entre échanges de mots doux, anecdotes sur leurs vies, discussions diverses sur leurs familles respectives et bien sur des baisers, des baisers et encore des baisers…

    Notre petit couple en est à finir leurs viandes quand des notes harmonieuses résonnent dans le restaurant. C’est un homme d’une cinquantaine d’années qui s’est assis au piano et qui fais glisser ses doigts sur les touches avec agilité. Pierre, qui pourtant aime bien classifier les genres, ne sais pas trop où ranger le morceau que cet inconnu interprète. C’est visiblement une improvisation, un mélange de jazz, de soul avec, étonnamment, des accents de Mozart ou de Beethoven par instant. Cela paraît assez discordant ainsi expliqué, mais ça se laisse écouter avec plaisir.

    C’est donc avec ce fond musical que nos amoureux en arrivent aux desserts qu’Agnès attendait avec impatience. Pierre lui fait goûter sa glace aux pommes Granny arrosée de Calvados, qu’elle n’aime pas trop mais elle se tait pour ne pas vexer son compagnon. En échange, elle lui tend une cuillérée de la montagne de chantilly  qui orne ses boules de glace aux fruits divers. Mais le principal échange de saveur se fait directement de la bouche à la bouche en rigolant franchement de ce petit jeu. Et lorsque la discussion s’oriente vers l’endroit où habite Pierre, celui-ci se rend compte que s’il veut rentrer chez lui, il faudrait qu’il prenne le dernier train qui malheureusement part à minuit de la Gare du Nord. Il confie bien sur ce problème à Agnès en ajoutant tout de même qu’il a peut-être une solution pour rester plus longtemps avec elle.
    -    Il faudrait que je prévienne mes parents que je passerai coucher chez eux cette nuit. Mon père va râler parce que je risque de déranger sa nuit avant qu’il parte au boulot, mais ma mère elle serait ravie, même si elle ne me voit que 5 minutes.
    -    Et ils habitent où tes parents ? S’inquiètes Agnès qui redoute de voir son amoureux partir trop tôt.
    -    Pas loin, Rue Damrémont. A pied j’en aurais pour 10 minutes d’ici, mais je ne te quitterai pas sans te raccompagner mon amour !
    -    Et si en me raccompagnant, tu décidais de venir dormir à la maison ? Tu serais sur place pour aller travailler demain ! Dit Agnès en rougissant de son audace.
    -    Ce serait sûrement le plus bel instant de ma vie avec ta rencontre et tes baisers ma belle !  Répond le jeune homme en la serrant tendrement contre lui.
    -    Alors c’est d’accord mon cœur ! Je te laisserai un petit coin pour dormir. Lui dit Agnès en l’embrassant et en sachant très bien que dormir ne sera pas leur principal préoccupation à ce moment là.

    Pendant que nos tourtereaux continue à alimenter leurs boîtes à souvenirs de fabuleux moments, le pianiste à céder sa place à un jeune chanteur qui reprend des chansons de Dylan en s’accompagnant de sa guitare personnelle, ayant délaissé celle mis à disposition par l’établissement. Quand il entame « Blowin’ in the wind » les premiers applaudissements arrivent, bientôt suivis de voix provenant de multiples tables en formant un chœur assez disparate, mais sympathique.

    ♫♪     The answer, my friend, is blowin’ in the wind,
        The answer is blowin’ in the wind.     ♫♪

    Pierre et Agnès font partie bien évidemment de ce chorus qu’ils reprennent collés l’un à l’autre, la tête d’Agnès étant délicatement posée, en une position alanguie, sur le torse du jeune homme qui expose une mine radieuse de plaisir et de fierté en enlaçant sa tendre aimée.

    C’est à ce moment que le nouvel « ami » de Pierre, Joël Favreau, choisi pour se lever et se diriger vers la mini-scène avec sa guitare à la main. Il prend le tabouret bas du piano et vient s’installer à-coté du chanteur et se met à jouer des harmonies et des solos sur les accords de son nouveau partenaire. Toutes les tables environnantes et même celles de l’avant salle n’émettent plus aucun bruit de couvert tellement la qualité de ses morceaux est excellente et inspire le respect. Chacun écoute en silence la pluie, fraîche et exaltante, de notes qui sort de l’instrument de ce grand guitariste. Puis Joël ne peut s’empêcher de chanter sa propre chanson :

        ♫♪         ♫♪    

    La souris a peur du chat
    Le chat a peur du molosse
    Et le chien a peur du gosse
    Qui a peur de son papa,
    Le papa a peur du flic
    Qui a peur du commissaire,
    Lequel a peur de déplaire,
    Aux puissances politiques,
    Mais les hommes politiques
    Filent comme des caniches
    Devant ces messieurs les riches
    Qui leur allongent le fric
    Et ceux qui possèdent tout
    Ont peur que les prolétaires
    Un jour fichent tout par terre
    Et leur prennent tous leurs sous

    Ainsi font, font, font,
    Les petits polichinelles,
    Ainsi font, font, font,
    Et le monde tourne rond.

        ♫♪         ♫♪    


    Le jeune chanteur, peut-être vexé que toute l’attention se soit portée sur Joël plutôt que sur lui, prétexte un rendez-vous et quitte la scène avec tout de même quelques applaudissements bien mérités.

    Joël se retrouvant seul, il fait un petit signe à Pierre en lui montrant la guitare appuyée sur le mur près de lui. Agnès ravie trépigne et pousse son boy-friend à se lever. Ce denier rechigne à bouger et pourtant, sous les regards curieux des convives voisins, c’est le rouge aux joues qu’il s’avance vers Joël et lui glisse à l’oreille avant de prendre la guitare.

    -   Tu es fou ! Je vais tout planter !
   -  Ne t’inquiètes pas ! Qu’est-ce que tu connais par cœur comme morceau, ce sera plus facile pour toi ?
    -  Heu ! Presque tout le répertoire de Maxime, mais pas question que je chante !
    -  Je chanterai à ta place alors ! Répond Joël dans un grand sourire qui illumine ce visage sympathique sous ses cheveux frisés.

    Pierre se lance et commence par l’inusable « San Francisco » que même ceux qui n’aime pas la musique folk connaissent. Et tous les hôtes de ce restaurant, qui semble être un nid de vieux «folk-songer» sur le retour, se mettent à chanter sur les accords de Pierre et les solos de Joël qui par ailleurs a une voix très intéressante. Même le grand Moustaki se lève et vient chanter aux cotés des deux guitaristes. Agnès ne voulant pas être en reste et désireuse de participer plus encore aux succès de celui qu’elle espère être l’homme de sa vie, vient se mettre à-coté de Pierre et l’encourager en déposant tendrement sa main sur son épaule.

    La fête dure ainsi plus d’une heure et le répertoire de Maxime épuisé on a bien évidemment attaqué celui de Georges Moustaki qui est encore plus abondant.

    Une belle ambiance d’amitié et de complicité règne dans la salle et le patron du restaurant venu de sa cuisine affiche une mine ravie devant le plaisir évident de toute sa clientèle. Il savait que ce piano aiderait à faire connaître son établissement, mais il n’aurait jamais espéré une telle publicité. Il en viendrait presque à regretter qu’un photographe ne soit pas là, et afin de réparer cet oubli il court chercher son propre appareil afin d’avoir de beaux posters qu’il pourra afficher à l’entrée de son restaurant.

    Il est presque 2 h du matin quand Georges Moustaki dit à Joël d’inviter ses deux jeunes amis à venir prendre le café à sa table…


 
    

  
 
   
   

  
Mercredi 4 juin 2008 3 04 /06 /2008 16:00
- Publié dans : Roman - Communauté : Une journée pas ordinaire !
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